Safi et El Jadida : la côte atlantique entre cité portugaise et art de la céramique
Histoire & patrimoine

Safi et El Jadida : la côte atlantique entre cité portugaise et art de la céramique

Deux villes de l'Atlantique marocain : El Jadida et sa cité portugaise de Mazagan classée à l'UNESCO, et Safi, capitale séculaire de la céramique. Remparts, citerne et savoir-faire à découvrir.

L'équipe MoroccoMuseum5 novembre 202610 min de lecture

Deux villes de l'Atlantique marocain, longtemps restées à l'écart des grands circuits, racontent à elles seules cinq siècles d'histoire : El Jadida et sa cité portugaise de Mazagan, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, et Safi, capitale séculaire de la poterie. Entre remparts de la Renaissance, citerne aux reflets d'eau et fours de potiers encore en activité, ce guide vous emmène à la découverte du Maroc des rivages.

À l'ouest de Marrakech, là où les plaines fertiles des Doukkala et des Abda rejoignent l'océan, Safi et El Jadida forment un duo patrimonial méconnu. Deux anciens comptoirs portugais, deux ports tournés vers l'Atlantique, chacun porteur d'une identité forte : l'un a conservé l'une des plus belles forteresses de la Renaissance en terre marocaine, l'autre perpétue un savoir-faire céramique qui a fait sa renommée bien au-delà des frontières du Royaume. Les visiter, c'est découvrir un autre visage du Maroc, maritime et artisan, loin de l'effervescence des cités impériales.

El Jadida, l'ancienne Mazagan des Portugais

El Jadida doit sa renommée à sa cité fortifiée, l'ancienne Mazagan, édifiée par les Portugais au début du XVIe siècle. À cette époque, le Portugal est au faîte de sa puissance maritime : ses navires longent les côtes africaines sur la route des Indes, et la Couronne installe une série de comptoirs fortifiés le long du littoral marocain pour sécuriser ses routes commerciales. Mazagan devient l'un de ces points d'ancrage, d'abord simple fortin, puis véritable citadelle.

Au milieu du siècle, la place est entièrement repensée selon les principes les plus modernes de la fortification « à l'italienne ». Conçue par des ingénieurs militaires de la Renaissance, l'enceinte adopte un tracé bastionné, avec des bastions d'angle en pointe d'étoile qui permettent de croiser les feux et d'éliminer les angles morts. Ce dispositif, à la pointe de l'art militaire européen de l'époque, fait de Mazagan une place réputée imprenable, entourée de fossés et ouverte sur la mer par laquelle elle pouvait être ravitaillée.

La ville restera portugaise plus de deux siècles, jusqu'en 1769. Cette année-là, après un long siège mené par les troupes du sultan Mohammed ben Abdallah, la garnison portugaise évacue la place et quitte définitivement la côte. Partiellement délaissée, la cité connaît une seconde vie au XIXe siècle : le sultan Moulay Abderrahman la fait repeupler et restaurer, et la ville prend alors le nom d'El Jadida — « la Nouvelle ». Une communauté cosmopolite, marocaine, juive et européenne, s'y installe et contribue à son renouveau commercial.

En 2004, la cité portugaise de Mazagan est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. L'organisation y voit un exemple exceptionnel des échanges d'influences entre les cultures européenne et marocaine, et l'un des tout premiers établissements des explorateurs portugais en Afrique de l'Ouest sur la route des Indes. Ses fortifications, ses citernes et ses édifices religieux en font un témoignage rare de l'architecture militaire et civile de la Renaissance hors d'Europe.

  1. Début du XVIe siècle

    Les Portugais établissent un comptoir fortifié sur le site de Mazagan.
  2. Milieu du XVIe siècle

    Construction de la citadelle bastionnée, chef-d'œuvre de la fortification de la Renaissance.
  3. 1769

    Après un long siège, la garnison portugaise évacue la place, reprise par le sultan Mohammed ben Abdallah.
  4. XIXe siècle

    Le sultan Moulay Abderrahman fait repeupler et restaurer la ville, rebaptisée El Jadida.
  5. 2004

    Inscription de la cité portugaise de Mazagan au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Aujourd'hui, la cité portugaise de Mazagan se parcourt à pied, au fil de ses remparts, de ses bastions et de ses portes monumentales. Depuis les chemins de ronde, la vue embrasse l'océan d'un côté et les toits de la médina de l'autre. On emprunte les ruelles tracées au cordeau, bordées de maisons aux volets colorés, jusqu'aux anciens bastions — celui de l'Ange, celui du Saint-Esprit — qui veillaient autrefois sur la rade. La porte de la Mer, par laquelle arrivaient hommes et marchandises, rappelle que toute la vie de la cité était tournée vers l'Atlantique.

Remparts de la cité portugaise de Mazagan surplombant El Jadida
Les remparts du XVIe siècle de la cité portugaise de Mazagan dominant la ville moderne d'El Jadida — Photo : Xpelli, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Au cœur de la forteresse se dresse aussi l'église de l'Assomption, ancienne chapelle de la garnison. Sa présence, au milieu d'une médina marocaine, témoigne de la longue cohabitation des cultures sur ce rivage, et constitue l'un des rares exemples d'architecture religieuse d'inspiration portugaise conservés dans le pays.

La citerne portugaise, un chef-d'œuvre souterrain

Au centre de la cité, la citerne portugaise est sans doute le monument le plus photographié de la ville, et l'un des plus saisissants du Maroc. Cette vaste salle souterraine, à l'origine un entrepôt ou une salle d'armes avant d'être transformée en réserve d'eau, est couverte de voûtes gothiques qui retombent sur une forêt de piliers massifs. Une mince pellicule d'eau recouvre en permanence le sol et métamorphose l'espace : les colonnes semblent se dédoubler, et le rai de lumière qui tombe de l'oculus central dessine un halo mouvant à la surface, créant une atmosphère presque irréelle.

Citerne portugaise d'El Jadida et ses reflets
La citerne portugaise d'El Jadida : voûtes gothiques et piliers reflétés dans la mince pellicule d'eau — Photo : Axel Rouvin, Wikimedia Commons (CC BY 2.0)

Ce décor exceptionnel n'a pas échappé aux cinéastes : la citerne a notamment servi de lieu de tournage au réalisateur Orson Welles pour son adaptation d'« Othello », ce qui a contribué à sa renommée internationale. Depuis, elle figure parmi les images emblématiques du patrimoine marocain. La visite de la citerne portugaise est brève — le temps de laisser les yeux s'habituer à la pénombre et de saisir le jeu des reflets — mais elle laisse un souvenir durable.

Azemmour, l'escale blanche sur l'Oum Er-Rbia

À quelques kilomètres au nord d'El Jadida, la petite ville d'Azemmour mérite le détour. Posée sur la rive de l'Oum Er-Rbia, près de son embouchure, elle a elle aussi connu la présence portugaise au début du XVIe siècle. Sa médina aux murs blanchis à la chaux, longée par d'anciens remparts, descend vers le fleuve dans un dédale paisible de ruelles ornées de fresques. Loin de l'agitation touristique, Azemmour offre une respiration et complète idéalement la découverte de la région des Doukkala.

Safi, la capitale de la céramique

Plus au sud, Safi est depuis des siècles la capitale marocaine de la poterie. Ancien port parmi les plus actifs du Maroc atlantique — longtemps tourné vers le commerce, puis vers la pêche à la sardine —, la ville a elle aussi connu une brève mais marquante présence portugaise, entre la fin du XVe et le milieu du XVIe siècle. Les Portugais y laissèrent plusieurs monuments, mais c'est l'art de la terre cuite qui a véritablement forgé l'identité et la réputation de Safi.

Adossé à la colline des Potiers, dans le quartier de Bab Chaâba, le vieux faubourg des artisans concentre les ateliers où se perpétue un savoir-faire transmis de génération en génération. Chaque étape de la fabrication s'y déroule souvent sous les yeux du visiteur : préparation de l'argile, tournage sur le tour à pied, séchage, émaillage, décors peints à la main, puis cuisson au feu de bois dans de grands fours traditionnels. Les flancs de la colline, hérissés des cheminées fumantes de ces fours, composent un paysage unique au Maroc, où le geste artisanal se lit à ciel ouvert.

La céramique de Safi se reconnaît souvent à ses bleus profonds, à ses verts et à ses décors floraux ou géométriques finement peints. Au fil des siècles, la ville a développé des styles qui lui sont propres, entre tradition et créations contemporaines, et reste aujourd'hui l'un des grands centres de production de poterie d'art du Royaume. Plats d'apparat, tajines, carreaux de zellige, pièces décoratives : la production de Safi s'exporte et orne aussi bien les intérieurs marocains que les tables du monde entier.

Céramique d'art de Safi
Pièces de céramique d'art de Safi : décors peints, émaux colorés et reflets métalliques — Photo : Anton Biederwolf, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Le Musée national de la céramique

Installé dans une ancienne forteresse qui domine la médina, le Musée national de la céramique de Safi réunit les plus belles pièces de cette production. Zellige, faïences polychromes, plats de cérémonie et céramiques contemporaines y retracent l'évolution d'un art séculaire, et éclairent ce que l'on observe ensuite dans les ateliers. La visite permet de distinguer les techniques, les styles et les signatures propres à Safi, et donne des clés pour apprécier — ou choisir — une pièce dans les boutiques du quartier des potiers.

Le Château de Mer et la chapelle portugaise

En surplomb du port, le Château de Mer (Qasr al-Bahr) rappelle la parenthèse portugaise de Safi. Ce bastion édifié au début du XVIe siècle, les pieds dans l'eau, protégeait l'accès à la cité et à son mouillage ; ses murailles et ses canons tournés vers l'océan évoquent encore la vocation militaire et maritime de la ville. Non loin, la chapelle portugaise — vestige d'un ambitieux projet de cathédrale resté inachevé — conserve un chœur voûté d'une grande finesse, témoignage de l'art manuélin sur la côte marocaine.

Au-delà des monuments : la côte des Doukkala-Abda

La découverte de Safi et El Jadida ne se limite pas à leur patrimoine bâti. Les deux villes ouvrent sur une côte atlantique encore préservée, ponctuée de plages, de lagunes et de petits ports de pêche qui rythment la vie locale.

À une cinquantaine de kilomètres au sud d'El Jadida, la lagune de Oualidia est l'un des joyaux de la région : un plan d'eau abrité, réputé pour ses huîtres, ses oiseaux migrateurs et ses plages tranquilles, très apprécié des familles. Entre El Jadida et Safi, le littoral alterne longues plages de sable et falaises battues par l'océan, où soufflent les alizés.

Safi, de son côté, reste un grand port de pêche : son activité sardinière a longtemps fait sa prospérité, et le spectacle des barques colorées rentrant au port, au pied du Château de Mer, fait partie de l'identité de la ville. La côte safiote est aussi connue des surfeurs du monde entier pour ses vagues puissantes, parmi les plus réputées du Maroc.

Côté saveurs, la région invite à goûter le poisson et les fruits de mer tout juste débarqués, les huîtres de Oualidia et, bien sûr, à rapporter une pièce de céramique de Safi, souvenir à la fois utile et chargé d'histoire. Ces expériences simples, au contact des habitants et de la mer, prolongent naturellement la visite des monuments.

Préparer votre visite de Safi et El Jadida

Safi et El Jadida se rejoignent facilement depuis Marrakech — comptez environ 2h30 de route — ou s'intègrent naturellement à un itinéraire le long de la côte atlantique, entre Casablanca et Essaouira. El Jadida est particulièrement accessible depuis Casablanca, à un peu plus d'une heure de route, ce qui en fait une excursion idéale à la journée.

  • Quand venir : le climat atlantique est doux toute l'année, tempéré par l'océan. Le printemps et l'automne offrent les conditions les plus agréables, à l'écart des fortes chaleurs de l'intérieur ; l'été attire les familles sur les plages de la région.
  • Combien de temps : une demi-journée suffit pour l'essentiel de la cité portugaise d'El Jadida ; prévoyez une journée complète pour associer El Jadida et Safi, ou une étape de deux jours pour flâner davantage et pousser jusqu'à Azemmour.
  • À ne pas manquer : la citerne portugaise et les remparts de Mazagan à El Jadida ; la colline des Potiers, le Musée de la céramique et le Château de Mer à Safi.
  • Bon à savoir : les deux villes se découvrent surtout à pied, au rythme des remparts, des souks et du bord de mer. Pensez à de bonnes chaussures et à de l'eau, surtout en été.

Loin des circuits les plus fréquentés, Safi et El Jadida offrent une parenthèse authentique sur l'Atlantique marocain — une rencontre entre l'histoire des grandes expéditions maritimes, l'empreinte portugaise et un artisanat toujours bien vivant. Pour préparer votre séjour, explorez l'ensemble des sites et monuments de la destination Safi – El Jadida.