Tanneries Chouara à Fès : histoire, cuir et savoir-faire ancestral
Au cœur de Fès el-Bali, entre les ruelles de la médina, les souks et les ateliers d’artisans, se trouve l’un des paysages les plus emblématiques du Maroc : les Tanneries Chouara.
Depuis les terrasses qui dominent le site, le regard plonge sur un ensemble spectaculaire de cuves en pierre utilisées pour les différentes étapes de préparation, de tannage et de coloration des peaux.
Mais Chouara n’est pas seulement une image célèbre de Fès.
La tannerie appartient à une très ancienne tradition du travail du cuir, activité qui a joué pendant des siècles un rôle important dans l’économie de la ville. Les sources historiques attestent l'importance des tanneurs à Fès dès le Moyen Âge, même si la date exacte de création de la Tannerie Chouara reste discutée.
Découvrir Chouara permet ainsi d’observer un patrimoine particulier : non pas un monument figé, mais un lieu de production artisanal toujours en activité.
Les Tanneries Chouara au cœur de Fès el-Bali
Les Tanneries Chouara se trouvent dans Fès el-Bali, la partie la plus ancienne de la médina de Fès.
La médina est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1981 et constitue l’un des ensembles urbains historiques les plus importants du monde arabo-musulman.
Fès s’est développée à partir de l’époque idrisside, puis sous les grandes dynasties qui ont successivement gouverné le Maroc.
Au fil des siècles, la ville est devenue un important centre religieux, intellectuel, commercial et artisanal.
Cette organisation est encore visible aujourd’hui.
Les souks, mosquées, médersas, fondouks et ateliers sont imbriqués dans un réseau dense de ruelles où les métiers traditionnels occupent toujours une place importante.
Pourquoi les tanneries se trouvent-elles près de l’eau ?
Le traitement des peaux nécessite de grandes quantités d’eau.
Les anciennes tanneries étaient donc généralement installées à proximité de cours d’eau ou de sources permettant d’alimenter les différentes étapes de production.
Chouara se trouve ainsi près de l’Oued Fès, dans la partie orientale de la médina.
Cette implantation n’est pas seulement pratique.
Elle rappelle que l’organisation de Fès el-Bali était étroitement liée aux activités économiques qui faisaient vivre la ville.
Quelle est l’histoire des Tanneries Chouara ?
Il est fréquent de lire que les Tanneries Chouara dateraient directement de la fondation de Fès au IXe siècle ou qu'elles auraient été créées au XIe siècle.
La réalité historique demande davantage de prudence.
La tradition locale associe les anciennes tanneries de Fès aux premières périodes de développement de la ville, mais la date précise de création de Chouara n’est pas établie avec certitude par les sources historiques disponibles.
Ce qui est beaucoup mieux documenté est l’ancienneté considérable de l’industrie du cuir à Fès.
Une industrie majeure au Moyen Âge
Le tannage occupait déjà une place importante dans l’économie médiévale de la ville.
Des sources historiques indiquent que les produits en cuir de Fès étaient suffisamment réputés pour être commercialisés bien au-delà de la région.
À l’époque almohade, entre les XIIe et XIIIe siècles, les sources mentionnent plusieurs dizaines d’ateliers de tannage dans la ville.
Sous les Mérinides, lorsque Fès connaît l’une des périodes les plus brillantes de son histoire, cette activité reste étroitement liée au développement commercial et artisanal de la médina.
Chouara appartient donc à une tradition du cuir vieille de plusieurs siècles, même s’il faut distinguer cette ancienneté générale de la datation précise du site actuel.
Comment fonctionne une tannerie traditionnelle ?
Depuis les terrasses, les Tanneries Chouara ressemblent parfois à une immense palette de couleurs.
Mais chaque bassin correspond à une étape du travail.
Transformer une peau animale en cuir utilisable nécessite plusieurs opérations successives.
1. Préparation des peaux
Les peaux provenant notamment de moutons, chèvres et bovins doivent d’abord être nettoyées et préparées.
Elles passent par différentes solutions permettant de retirer les éléments indésirables et de préparer les fibres de la peau au tannage.
Les célèbres cuves blanchâtres visibles à Chouara sont associées à certaines de ces premières opérations.
La chaux fait notamment partie des substances traditionnellement utilisées pour faciliter le traitement des peaux.
2. Assouplissement des peaux
Une autre étape consiste à travailler et assouplir les peaux avant les opérations suivantes.
Chouara est notamment connue pour l’utilisation traditionnelle de préparations comprenant des fientes de pigeon, dont l’action est liée à leur teneur en composés ammoniacaux.
Cette étape contribue à rendre les peaux plus souples et à préparer leur structure aux traitements ultérieurs.
Le travail reste particulièrement physique.
Les artisans manipulent directement les peaux et doivent les déplacer régulièrement entre les différents bassins.
3. Le tannage
Le tannage est l’étape fondamentale qui transforme progressivement la peau en cuir durable.
Les techniques traditionnelles reposent notamment sur l’utilisation de tanins d’origine végétale.
Ces substances permettent de stabiliser les fibres de la peau et d’empêcher sa décomposition.
Le processus nécessite du temps et un savoir-faire précis transmis entre artisans.
4. La coloration du cuir
Une fois préparé et tanné, le cuir peut être teint.
C’est cette étape qui donne aux Tanneries Chouara leur aspect spectaculaire lorsqu’on les observe depuis les terrasses.
Les couleurs des bassins varient selon les productions en cours.
Des matières végétales ont historiquement été utilisées pour obtenir différentes teintes.
Cependant, il serait trompeur d’imaginer que toutes les couleurs visibles aujourd’hui proviennent nécessairement et exclusivement de pigments naturels.
Comme beaucoup de métiers artisanaux, la tannerie traditionnelle a évolué et peut associer des pratiques anciennes à des produits plus contemporains.
Du cuir brut aux babouches de Fès
Le travail des tanneurs n’est qu’une partie d’une chaîne artisanale beaucoup plus vaste.
Une fois tannées, colorées et séchées, les peaux quittent la tannerie pour rejoindre d’autres ateliers.
Les artisans du cuir
Le cuir peut ensuite être découpé, cousu, décoré ou assemblé.
Il sert notamment à fabriquer :
- babouches
- sacs
- ceintures
- portefeuilles
- poufs
- accessoires
- objets décoratifs
Cette spécialisation des métiers est caractéristique de l’organisation traditionnelle des médinas marocaines.
Un artisan ne réalise pas nécessairement l’ensemble du produit.
Plusieurs métiers peuvent intervenir entre la peau brute et l’objet terminé.
Chouara et les métiers traditionnels de Fès
Les Tanneries Chouara prennent tout leur sens lorsqu’elles sont replacées dans l’ensemble du patrimoine artisanal de Fès.
La médina fonctionne historiquement comme un immense réseau économique.
Les artisans sont regroupés dans différents quartiers et souks selon leurs activités.
Les tanneurs travaillent les peaux.
D’autres artisans transforment ensuite le cuir.
Les menuisiers et sculpteurs travaillent le bois.
Les dinandiers façonnent le métal.
Les tisserands produisent différents textiles.
Les artisans du zellige réalisent les compositions géométriques qui décorent palais, mosquées et médersas.
Cette diversité permet de comprendre pourquoi Fès demeure l’un des grands centres de l’artisanat marocain.
Nejjarine : découvrir un autre métier historique de Fès
Pour poursuivre cette découverte des métiers traditionnels, le Musée Nejjarine des Arts et Métiers du Bois constitue une étape particulièrement intéressante.
Installé dans un ancien fondouk historique, le musée est consacré au travail du bois et aux savoir-faire associés.
Le bâtiment permet également de comprendre le rôle des fondouks dans l’économie de la médina.
Ces établissements servaient notamment à accueillir des commerçants et à stocker des marchandises.
Chouara et Nejjarine racontent donc deux dimensions complémentaires de Fès : la production artisanale et le commerce.
Des tanneries aux médersas : comprendre la médina de Fès
À quelques minutes de marche des souks et des quartiers artisanaux se trouvent certains des monuments intellectuels et religieux les plus importants de la ville.
Parmi eux figure Al Quaraouiyine, au cœur de l’histoire religieuse et intellectuelle de Fès.
Autour de ce grand centre d’enseignement furent construites plusieurs médersas.
La Médersa Al-Attarine, construite entre 1323 et 1325 sous le règne du sultan mérinide Abu Sa'id Uthman II, constitue l’un des plus beaux exemples de cette architecture.
À proximité, la Médersa Bou Inania témoigne elle aussi du développement intellectuel et architectural de Fès sous les Mérinides.
Une ville où tout était connecté
Ces monuments peuvent sembler très différents des Tanneries Chouara.
Pourtant, ils appartiennent au même système urbain.
Les médersas accueillaient les étudiants.
Les mosquées structuraient la vie religieuse.
Les fondouks participaient au commerce.
Les souks organisaient les échanges.
Les ateliers accueillaient les artisans.
Les tanneries produisaient le cuir.
C’est cette combinaison qui fait de Fès el-Bali une ville historique exceptionnelle.
Comment voir les Tanneries Chouara ?
La configuration de Chouara est particulière.
Le travail s’effectue au niveau des bassins, tandis que les visiteurs observent généralement la tannerie depuis des terrasses situées dans les bâtiments environnants.
Plusieurs commerces de cuir possèdent ainsi des terrasses donnant directement sur les cuves.
Les terrasses panoramiques
Depuis les étages supérieurs, on comprend beaucoup mieux l’organisation de la tannerie.
On distingue les différents groupes de bassins, les peaux disposées autour du site et les artisans qui circulent entre les cuves.
C’est également depuis ces terrasses que sont prises la plupart des photographies célèbres de Chouara.
Faut-il payer pour voir Chouara ?
Il n’existe pas un système unique comparable à la billetterie d’un musée classique pour accéder aux différents points de vue privés.
Certaines terrasses appartiennent à des boutiques ou commerces de cuir.
Les pratiques d’accès peuvent donc varier.
Il est préférable de demander clairement les conditions avant de monter sur une terrasse et de ne jamais considérer qu’un service proposé dans la rue est automatiquement gratuit.
Pourquoi donne-t-on de la menthe aux visiteurs ?
L’une des particularités les plus célèbres de Chouara est son odeur.
Elle provient des matières utilisées dans le traitement des peaux et peut être particulièrement forte.
Les visiteurs se voient donc parfois proposer quelques feuilles de menthe fraîche à placer près du nez pendant l’observation des tanneries.
La menthe ne fait évidemment pas partie du processus de fabrication du cuir.
Elle est simplement devenue une petite habitude associée à l’expérience touristique des terrasses de Chouara.
Quand visiter les Tanneries Chouara ?
L’activité des tanneries varie selon les jours, les saisons et les opérations en cours.
Il n’est donc jamais possible de garantir que toutes les cuves seront remplies de couleurs au moment précis d’une visite.
Privilégier la journée
Une visite en journée permet généralement de mieux observer le travail des artisans et les différentes nuances des bassins.
La lumière naturelle facilite également la compréhension de l’organisation du site.
Prévoir du temps pour le quartier
Chouara ne devrait pas être visitée comme une attraction totalement isolée.
Le quartier environnant fait partie de l’expérience.
Les ruelles permettent d’observer les différentes étapes de transformation et de commercialisation du cuir.
Respecter les artisans
Les Tanneries Chouara sont devenues l’une des attractions les plus photographiées de Fès.
Mais il est important de ne pas oublier une chose essentielle :
les personnes visibles dans les bassins sont au travail.
Chouara n’est pas un décor construit pour les visiteurs.
Il s’agit d’un véritable espace de production.
Observer le travail depuis les terrasses permet de découvrir un savoir-faire exceptionnel, mais cette visite doit se faire avec respect pour les artisans et leur environnement professionnel.
Que visiter autour des Tanneries Chouara ?
La situation de Chouara au cœur de Fès el-Bali permet de combiner facilement la visite avec plusieurs monuments historiques.
Al Quaraouiyine
Al Quaraouiyine constitue l’un des grands centres historiques, religieux et intellectuels de Fès.
Son histoire permet de comprendre pourquoi la ville a attiré pendant des siècles étudiants, savants et voyageurs.
Médersa Al-Attarine
Située près d’Al Quaraouiyine, la Médersa Al-Attarine est l’un des grands chefs-d’œuvre mérinides de Fès.
Son zellige, son stuc sculpté et son bois travaillé illustrent un autre aspect du savoir-faire des artisans de la ville.
Médersa Bou Inania
La Médersa Bou Inania permet de poursuivre la découverte de l’architecture mérinide et de l’histoire de l’enseignement à Fès.
Musée Nejjarine
Le Musée Nejjarine des Arts et Métiers du Bois complète particulièrement bien la visite de Chouara.
Après avoir observé le travail du cuir, il permet de découvrir l’importance du bois dans l’artisanat marocain et l’architecture traditionnelle.
De Fès à Meknès : poursuivre la découverte du patrimoine marocain
Un séjour à Fès peut facilement être complété par la découverte de Meknès, autre grande ville impériale du Maroc.
Alors que Fès permet notamment d’explorer l’histoire des Idrissides, des Mérinides, de l’enseignement et des grands métiers artisanaux, Meknès porte profondément l’empreinte du sultan Moulay Ismaïl et de son immense projet de capitale impériale.
Meknès possède également sa propre Médersa Bou Inania, différente de celle de Fès et héritée de la période mérinide.
Associer Fès et Meknès permet ainsi de découvrir plusieurs périodes fondamentales de l’histoire du Maroc.
Chouara : un patrimoine vivant
Les Tanneries Chouara ne sont ni un palais ni un musée.
C’est précisément ce qui les rend exceptionnelles.
Elles permettent d’observer un métier qui a participé pendant des siècles à l’économie et à l’identité de Fès.
Les bassins, les peaux, les gestes des artisans et les ateliers environnants racontent une histoire différente de celle des grands monuments.
À quelques rues de Quaraouiyine, de la Médersa Al-Attarine, de Bou Inania et du Musée Nejjarine, Chouara rappelle que le patrimoine de Fès ne se limite pas aux bâtiments historiques.
Il se trouve également dans les métiers, les gestes et les savoir-faire transmis entre générations.
Visiter les Tanneries Chouara, c’est découvrir une partie du patrimoine vivant de Fès.











